Screening, screening, screaming !

« Rien ne ressemble tant à un honnête homme qu’un coquin qui connaît son métier » (George Sand)

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Histoire vraie de location :  L’appartement  a été libéré à la fin décembre par une famille de quatre, père, mère et deux enfants. Le temps de  tout remettre en état ( nettoyage, shampooing moquette, peinture, et remplacement de divers appareils ménagers ) voici l’appart en état de “visite”, et la Landlady (LL) en état de “screening”.

Pour cela, un seul outil : le “rental application”, deux pages à remplir  par le/la futur(e) locataire ( voir article adéquat)

Avant-hier se présente Sheila**. Premier contact téléphonique, elle appelle de sa voiture, elle est garée devant la porte et ne se fait pas faute de le dire. LL  rétorque fermement qu’elle ne peut pas faire visiter dans l’immédiat et rendez-vous est pris pour 14 h le même jour.

Sheila arrive avec une amie. Autant Sheila est souriante, autant l’amie ne l’est pas. LL note par elle-même que c’est exactement le quatrième scenario de la sorte qu’elle voit dans les derniers deux ans : et se demande pourquoi, en vertu de quoi, pour éviter quoi,  pour pallier à quoi,  les femmes seules qui cherchent un appart se font accompagner d’amies  rébarbatives ?

Visite, questions, explications, Sheila semble d’accord sur tout, précise qu’elle voudrait rentrer le 15 février, demande si  LL fera une réduction de loyer pour ce mois-là. Oui. Chouette : on fait les comptes : 1/2 mois de loyer, + le dernier mois + le dépôt de garantie. C’est OK pour tout le monde. Sheila tend la formule de location que LL prends après avoir constaté qu’elle est bien signée. LL annonce qu’elle téléphonera à Sheila le lundi suivant  pour confirmer ou non la location. Ensuite, il suffira de se rencontrer à nouveau pour signer le contrat de location.

Départ de Sheila. Et c’est là que les choses tournent au vinaigre.

LL constate d’abord que si elle a bien signé la seconde feuille de renseignements, Sheila a volontairement ou non « oublié » de noter son numéro de  sécurité sociale. Et sans numéro de sécurité sociale, impossible de faire un screening sérieux.  C’est ennuyeux. Mais c’est aussi délicat de demander ce fameux numéro. Car tous les médias américains s’accordent à conseiller de ne jamais le donner à quiconque !

LL pense que ce n’est peut-être pas nécessaire ? Si elle obtient de bons renseignements en parlant avec les personnes données en référence, elle peut se passer du screening officiel ; nous sommes en janvier, les temps sont durs pour tout le monde, il y a certes des gens malhonnêtes partout, mais cette jeune personne semble bien décente. Elle s’exprime bien, a le sourire facile, fait preuve de courtoisie, a mentionné d’emblée le nom et le numéro de téléphone de l’entreprise dans laquelle elle travaille – bon salaire, entreprise connue, respectée. LL a un bon feeling ; elle aimerait bien avoir cette jeune femme le plus vite possible, elle « sent » qu’elle serait une bonne locataire.

Car LL est favorablement influencée par l’aspect de la jeune femme, et par son maintien, amical et réservé à la fois. Sheila a immédiatement aimé l’appartement, a fait deux ou trois compliments bien tournés – compliments qui vont droit au cœur de LL, fière de sa maison : enfin une locataire qui apprécie, on peut espérer qu’elle saura garder l’appart en bon état. LL a laissé tomber la garde au bout de 15 minutes de visite.

Sheila a également expliqué pourquoi elle voulait déménager, quitter le petit trois pièces (600 sq ft) qu’elle partage avec sa fille de 5 ans, avoir un endroit plus large et aéré. Elle s’est exclamée devant l’équipement de la cuisine, du laundry room, l’ensoleillement des deux balcons couverts ( porches), la petite chambre « so great for pour my baby »

Bref, oui, la locataire presque idéale.

LL décide de contacter  le premier numéro sur la liste des références, Karin Brady**, superviseur  de Sheila dans l’entreprise où elle travaille. Karin ne tarie pas d’éloges sur Sheila ; elle en remet… un peu trop ; et puis beaucoup trop lorsqu’elle annonce : «  I am home actually, I cannot tell you more about Sheila, ‘cause I do not have her file in front of me … « 

LL raccroche, songeuse : n’importe quel manager dans n’importe quelle entreprise, fut-elle la plus petite,  doit savoir que, lorsque quelqu’un demande un renseignement sur un ou une employee, le seul renseignement autorise par la loi fédérale américaine, c’est  «  oui, ou non, cet(te) employé(e) travaille (ou ne travaille pas) chez nous » Tout autre renseignement va à l’encontre des lois fédérales sur la vie privée.

Et comment Sheila aurait-elle le numéro privé de sa supervisor ?

LL google l’entreprise dans laquelle Sheila prétend travailler, trouve un numéro de téléphone qui ne correspond pas à celui donné par Sheila, demande le chef du personnel, et pose la question : « Est-ce que Sheila Burke travaille dans votre entreprise ? «  La réponse est négative : il n’y a pas de Sheila Burke**  à  Mahon Fashion**.

Madame Brady est une amie de Sheila, qui a accepté de jouer le rôle de la supervisor – et en a fait trop. C’est souvent ainsi que les coquins se font prendre, par excès de zèle.

La confiance de LL descend d’en cran.

Au tour de la référence d’habitation : LL appelle madame Rita Robinson**, propriétaire du petit logement loué par Sheila depuis 6 ans. Comme Madame Brady,  Madame Robinson est enthousiaste lorsqu’il s’agit de Sheila : elle est une excellente locataire, a toujours payé son loyer en temps, ne fait pas de bruit, ne reçoit pas d’amis, est très propre, très aimable, etc..etc.. Ici encore, cet enthousiasme gêne LL : elle sait bien par expérience que la règle d’or chez les LL c’est de ne jamais épiloguer sur leurs ex-Tenants : Oui, un Tel ou une Telle a bien été locataire chez moi de telle date à telle date … » C’est tout ce qu’ils sont autorisés à dire et LL le sait bien.

La confiance de LL descend d’un cran supplémentaire

Pour en avoir le cœur net, LL cherche (par les bureaux officiels de sa ville) qui est réellement propriétaire de la maison située à l’adresse donnée par Sheila Burke. Surprise : la maison appartient à Monsieur et Madame Graig Burke**, parents de Sheila. LL a peut être parlé avec la maman qui est entrée dans le mensonge de sa fille ? Ou bien est ce encore une autre amie qui a joué le rôle de la propriétaire ?

Deux mensonges et une omission : Sheila Burke n’aura pas l’appartement. Le screening  par recherche de crédit  n’est plus nécessaire,  tout ce que LL a découvert  en dit aussi long sur la crédibilité de Sheila qu’un rapport de police.

Elle avait pourtant bien toute l’apparence d’une honnête femme.

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** fictional names