Du tac à la tuque

Classique tuque canadienne totalement fourrée de duvet d'oie

Moins 17 Celsius, écrit ce matin l’amie de Sainte Hyacinthe ( Québec)  et elle ajoute : c’est pas le moment d’oublier la tuque.

La tuque, déformation québécoise de “toque“, est un bonnet, un chapeau, un passe montagne, un couvre-chef,  un truc en poils et peut-être en plume, va savoir. C’est de toute évidence, LE truc dont  toute personne humaine prétendant vivre au nord de la frontière New-York/Québec ne saurait se passer pendant, bof, disons la plus grande moitié de l’année quand ce sont des années normales : 2012 étant l’exception. Car pour l’amie de St Hyacinthe, “il n’y a pas d’hiver” est un leitmotiv revenant à longueur de semaine depuis novembre 2011. Et les tuques restaient  dans le placard

Jusqu’à ce matin, car il fait – 17 présentement, ouf ! Certainement plus, heu, moins encore au moment où je mets en ligne, soir tombé.

Le Saint Laurent ? Je ne sais pas, mais à ces températures, il est certainement gelé d’un bord à l’autre.  Courage, amis du Québec, encore deux petits mois et on en verra la fin

Verlaine et le Saint Laurent

l'océan gelé à l'embouchure du Saint Laurent

Dans l’interminable

Ennui de la plaine,

La neige incertaine

Luit comme du sable.

Le ciel est de cuivre

Sans lueur aucune,

On croirait voir vivre

Et mourir la lune.

Comme des nuées

Flottent gris les chênes

Des forêts prochaines

Parmi les buées.

Le ciel est de cuivre

Sans lueur aucune.

On croirait voir vivre

Et mourir la lune.

Corneille poussive

Et vous, les loups maigres,

Par ces bises aigres

Quoi donc vous arrive ?

Dans l’interminable

Ennui de la plaine

La neige incertaine

Luit comme du sable.

Zoé et la vieille dame

Le camion roule à vive allure, tirant derrière lui un palan rouillé auquel est accrochée une vieille voiture rousse cahotante et trébuchante. Mathilda a tout juste le temps de sauter sur le bas coté de la rue sans trottoir. Elle peut voir le rire goguenard du conducteur, un type à moustache et casquette bleue. D’instinct, elle se retourne vivement pour essayer de lire le numéro de la plaque minéralogique. Mais le camion est déjà trop loin pour la faible vue de Mathilda.

Au bout de la rue elle remarque un enfant qui pleure, assis au milieu d’ une pelouse mitée. En approchant, elle voit que ce n’est pas un enfant, mais plutôt une très jeune fille, habillée en garçon comme elles le sont toutes,  » et pourtant jolie » , note Mathilda au passage. Elle voudrait bien continuer son chemin sans s’arrêter, mais la vieille dame n’a jamais pu voir quelqu’un pleurer sans essayer d’apporter secours, le plus souvent sans résultat notable. Un vieux réflexe qui vient de loin. C’est plus fort qu’elle :

– Est ce que je peux faire quelque chose pour vous?

Deux yeux bleus, assombris de colère, la foudroient :

– Fout moi la paix, pauvre conne!

Mathilda se remet en marche illico et en silence. Arrivée au tournant de la rue, elle s’aperçoit qu’elle est secouée de haut en bas par un tremblement qui va s’accentuant à chaque pas. La rue est redevenue silencieuse, mais elle entend les mots, résonnant sous les arbres, rebondissant sur le trottoir devant elle, se répercutant d’une maison à l’autre  » … Pauvre conne, fout moi la paix … “

Elle s’arrête net, prend une profonde inspiration, se retourne résolument et revient sur ses pas. L’autre est toujours assise au milieu de l’herbe, et, bouche close, regarde Mathilda approcher.

– Pauvre conne toi même, dit Mathilda posément.

Son tremblement a cessé. Elle poursuit :

– C’est à toi, la voiture ?

La petite jeune fille fait oui avec la tète. Elle dit :

– C’est des sales cons, il me manquait seulement deux mensualités pour finir de la payer.

– Ils font toujours ça.

Mathilda soupire ; elle s’assied dans ce qui reste d’herbe aux cotés de la jeune fille, sans attendre qu’on l’invite.

– Tu vois ce que je veux dire : ils attendent toujours la fin, et ils font des erreurs sur les factures, et tu ne peux pas le prouver, et ils viennent les prendre de nuit, d’habitude.

Elle ajoute :

– Je vois qu’ils se sentent forts, c’est à peine quatre heures en plein après midi, en plein jour. Ils ne manquent pas d’audace.

“Et pourquoi n’es-tu pas à l’école ? “ Elle a pris son air de grand mère, qui ne va pas du tout avec les paroles qu’elle s’entend prononcer.

“ Qu’est ce que ça peut te fou.. “ , commence la petite jeune fille en hurlant presque. Puis elle s’arrête net et reprend d’une voix plus normale, un ton plus bas :

– J’avais pas d’argent pour l’essence, j’ai séché. Je voulais rester là pour empêcher…

– Ca n’a rien empêché du tout, ils l’ont prise quand même.

– Je te dis que c’est des sales cons.

Elles soupirent toutes deux à l’unisson. Mathilda marmonne quelque chose sur les bienfaits de la marche à pied, et la petite jeune fille déclare qu’elle préférerait ne plus revenir à l’école s’il lui faut aller à pied. Ecole où il s’avère que, de toutes façons, tous les gens là-bas aussi sont des sales cons.

-Tous ?, demande Mathilda, légèrement incrédule.

– Oui.

Elle est très affirmative et ne doit pas avoir beaucoup plus que quinze ans. Mathilda réalise soudain qu’elle est un peu trop jeune pour conduire, encore plus pour posséder une voiture, mais ce n’est pas ses oignons, premièrement. Et deuxièmement, c’est pas le point : le point, c’est que les salopards ont une fois de plus fait leur sale boulot merdique, en venant piquer une voiture presque entièrement payée.

Une poubelle pour tout dire.

– Je me demande combien ils vont en tirer, elle paraissait assez mal en point, dit Mathilda

– Elle marche. Mon père y a travaillé dessus tout l’hiver, elle nous a coûté cher pour ce que c’était, mais bon, elle marchait. »

La presque enfant renifle nerveusement. Elle secoue ses cheveux, qu’elle porte longs, touffus, mal coiffés et noirs. Mathilda se lève, l’entretien est terminé.

– Ciao,  dit la petite jeune fille.

See you soon*, dit la vieille dame.  »  Je m’appelle Mathilda.  »

La petite jeune fille ne répond pas.

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* Au revoir, ou On se revoit bientôt

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(En cours d’édition, copies et reproductions interdites)