Garder l’esprit

Que nous soyons en transit ou enracinés,  nous devons garder l’essentiel de ce que nous sommes, l’esprit, ce qui nous est transmis par osmose ou par génétique, par nos derrières frottés aux bancs des écoles pendant l’enfance, par les musiques et les mots qui ont accompagné nos ans.

C’est grâce à Henri Gougaud que je garde et ravive la flamme : il faut le connaitre et le faire connaitre, lui, ses contes, sa musique, sa verve, son humour et son coeur.

De lui, ce matin, une histoire de cruche à lire et relire, à conter aux enfants pour qui la magie d’une cruche plaintive  ne posera pas problèmes.

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La jarre fendue

Un pauvre homme, tous les matins, allait remplir à la rivière deux grosses jarres qu’il portait aux deux bouts d’un bâton de fer posé au travers de sa nuque. Celle de droite était parfaite, joufflue, luisante, fière d’elle. Celle de gauche était fêlée. Elle perdait son eau en chemin, et donc s’estimait mauvaise. Elle en souffrait. Elle avait honte, tellement honte qu’un beau jour elle osa dire, toute en pleurs :

– Pardonne-moi, pauvre porteur.

– Te pardonner ? répondit l’homme. Pourquoi donc ? Qu’as-tu fait de mal ?

– Allons, tu sais bien, chaque jour tu nous emplis d’eau à ras bord, tu t’échines, tu t’exténues à nous porter à la maison, et quand enfin nous arrivons, ma compagne a fait son devoir, elle a la conscience tranquille. Moi, non. Je sens qu’elle me méprise. J’aimerais être comme elle est, mais vois, je suis vide à moitié, et tu dois m’en vouloir beaucoup.

– On non, au contraire, dit l’homme. Regarde le bord du chemin, de ton côté. Qu’est-ce que tu vois ?

– Des fleurs partout. Elles sont superbes.

– L’eau que tu perds, jarre fendue, les arrose tous les matins. Tous les matins elles te bénissent, et moi je te bénis aussi, car chaque jour je peux offrir un beau bouquet à mon épouse. Tu fais la joie de ma maison. Regarde de l’autre côté. Ta compagne, certes, est parfaite, mais que vois-tu ?

– Cailloux, poussière.

– Chacun fait selon sa nature. Ne change rien, ma bonne amie. Et ne regrette pas tes failles. Vois comme elles nourrissent la vie.

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(Henri Gougaud, Le livre des chemins)

Le Mayflower – 3

Au moment où les pèlerins de Leyden se décident à traverser cette redoutable étendue d’eau et à affronter une terre totalement inconnue, Madame de Sévigné n’est pas encore née : elle viendra au monde trois ans plus tard ; Pascal, six ans plus tard. Dans la France de ce début du dix septième siècle, profondément catholique mais dont les moeurs se relâchent de plus en plus, nous sommes bien loin de l’austérité qui préside à la vie de la femme embarquée sur le Mayflower aux cotés de son mari, de son frère ou de son fils.

 L’anglaise puritaine de 1620 n’a aucun droit, que celui de se taire, de travailler, de mettre un nombre indéfini d’enfants au monde : son travail est sans fin : première levée, dernière couchée, elle n’a pas le droit d’assister aux conseils, ni de donner son avis, ni de parler à voix haute, ni de rire, ni de chanter, ni de se faire remarquer de quelque façon que ce soit. Elle n’a pas le droit de laisser voir ses cheveux ( tiens ?? v’la le voile !) Elle doit faire son travail en silence et sans rechigner.

Lorsqu’elle sera assignée pendant des mois sur le bateau, au moment où son mari, ses frères et les autres hommes de la colonie essaient de préparer un semblant de village pour les accueillir, la femme du Mayflower va traverser une des plus dures épreuves que ce voyage lui réservait : la confination en espace très réduit, au large des côtes, dans la brume et le brouillard quasi quotidiens, et dans la promiscuité éprouvante de cinquante autres femmes et enfants parqués dans le ventre du Mayflower, qui n’avait pas été conçu à cet effet. La plupart, malades, n’y survivront pas.

Lorsque en mars 1621 les femmes sont enfin autorisées à rejoindre leurs compagnons sur la terre ferme, la colonie est décimé de plus d’un tiers. Des familles entières ont péri. L’épouse de William Bradfort s’est noyée en janvier – suicide ? faux pas ? nous n’avons aucun détail sur cette noyade. la seule chose dont nous puissions être sûrs, c’est qu’elle avait à peine 20 ans.

Le film Colonial House nous rapporte des faits, nous montre des images et verse dans la sensiblerie, l’émotion facile, le gnan-gnan. C’est le grand reproche que je puisse faire à cette realisation. Néammoins, ces huit heures de projection dans le passé me marquent et me font réfléchir. Je sais que les moeurs, us et coutumes de nos ancêtres étaient presque opposés aux nôtres, de ce début de vingt et unième siècle. Par exemple, on parlait sans élever la voix, on ne riait ni sottement, ni trop fort. Mais on souriait beaucoup. Mais on regardait droit dans les yeux. Mais on s’embrassait, et on pleurait facilement, de joie comme de tristesse.

On ne jurait pas : une des premières lois écrites par le gouverneur Carver fut la punition corporelle pour ceux qui avaient été surpris en train de jurer. On parlait souvent de Dieu, il était présent à chaque instant de la vie : nous vivons l’exact contraire aujourd’hui : les jurons, gros et petits sont la base de nos conversations. Dieu a disparu même des églises.

La grande, l’énorme différence, c’est la place de la femme dans la société. Elle n’était alors qu’un sous-élément social et n’avait aucun droit.  Je pense souvent que ce qui manque à l’amérique d’aujourd’hui c’est la part féminine de ses racines sociales, qui fut fondée uniquement par des hommes.

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