Le Mayflower – 3

Au moment où les pèlerins de Leyden se décident à traverser cette redoutable étendue d’eau et à affronter une terre totalement inconnue, Madame de Sévigné n’est pas encore née : elle viendra au monde trois ans plus tard ; Pascal, six ans plus tard. Dans la France de ce début du dix septième siècle, profondément catholique mais dont les moeurs se relâchent de plus en plus, nous sommes bien loin de l’austérité qui préside à la vie de la femme embarquée sur le Mayflower aux cotés de son mari, de son frère ou de son fils.

 L’anglaise puritaine de 1620 n’a aucun droit, que celui de se taire, de travailler, de mettre un nombre indéfini d’enfants au monde : son travail est sans fin : première levée, dernière couchée, elle n’a pas le droit d’assister aux conseils, ni de donner son avis, ni de parler à voix haute, ni de rire, ni de chanter, ni de se faire remarquer de quelque façon que ce soit. Elle n’a pas le droit de laisser voir ses cheveux ( tiens ?? v’la le voile !) Elle doit faire son travail en silence et sans rechigner.

Lorsqu’elle sera assignée pendant des mois sur le bateau, au moment où son mari, ses frères et les autres hommes de la colonie essaient de préparer un semblant de village pour les accueillir, la femme du Mayflower va traverser une des plus dures épreuves que ce voyage lui réservait : la confination en espace très réduit, au large des côtes, dans la brume et le brouillard quasi quotidiens, et dans la promiscuité éprouvante de cinquante autres femmes et enfants parqués dans le ventre du Mayflower, qui n’avait pas été conçu à cet effet. La plupart, malades, n’y survivront pas.

Lorsque en mars 1621 les femmes sont enfin autorisées à rejoindre leurs compagnons sur la terre ferme, la colonie est décimé de plus d’un tiers. Des familles entières ont péri. L’épouse de William Bradfort s’est noyée en janvier – suicide ? faux pas ? nous n’avons aucun détail sur cette noyade. la seule chose dont nous puissions être sûrs, c’est qu’elle avait à peine 20 ans.

Le film Colonial House nous rapporte des faits, nous montre des images et verse dans la sensiblerie, l’émotion facile, le gnan-gnan. C’est le grand reproche que je puisse faire à cette realisation. Néammoins, ces huit heures de projection dans le passé me marquent et me font réfléchir. Je sais que les moeurs, us et coutumes de nos ancêtres étaient presque opposés aux nôtres, de ce début de vingt et unième siècle. Par exemple, on parlait sans élever la voix, on ne riait ni sottement, ni trop fort. Mais on souriait beaucoup. Mais on regardait droit dans les yeux. Mais on s’embrassait, et on pleurait facilement, de joie comme de tristesse.

On ne jurait pas : une des premières lois écrites par le gouverneur Carver fut la punition corporelle pour ceux qui avaient été surpris en train de jurer. On parlait souvent de Dieu, il était présent à chaque instant de la vie : nous vivons l’exact contraire aujourd’hui : les jurons, gros et petits sont la base de nos conversations. Dieu a disparu même des églises.

La grande, l’énorme différence, c’est la place de la femme dans la société. Elle n’était alors qu’un sous-élément social et n’avait aucun droit.  Je pense souvent que ce qui manque à l’amérique d’aujourd’hui c’est la part féminine de ses racines sociales, qui fut fondée uniquement par des hommes.

 ( retour sur Mayflower 2 ) – ( Suite Mayflower 4)

Le croire et le savoir

Comment l’esprit vient  à la Chroniqueuse

L’enjeu serait de sortir au plus vite des généralités. Il est entendu que seule, l’originalité classe l’écrivain. Entendu par qui ? et entendu comment ? je veux dire : dans quel langage a-t-il un jour été énoncé, ou dénoncé, que l’originalité à tout prix devrait seule avoir quelque importance ?

Ce matin très tôt nous discutons de l’opposition ‘croire » et « savoir ». Je lui demande pourquoi, à son avis, les deux semblent inconciliables. Il m’envoie paître gentiment : c’est ce que je leur reproche, à ces hommes : ils lancent une phrase lapidaire et quand on leur pose une question simple, ils sont souvent incapables de répondre.

Croire et Savoir : lorsque j’écris, qu’est ce qui est le plus important des deux ? Ne sachant pas, il m’arrive de mélanger allègrement. Inventer un personnage, une situation, des dialogues, c’est croire et vouloir faire croire.Croire que cela a existé, ou que cela pourrait exister. Pire, parfois : faire semblant de croire. Jouer à croire, serait-ce tout le jeu de l’écriture ?

Lorsque je décris les pèlerins du Mayflower, je pense savoir, mais jusqu’où ce que je crois colle-t-il à ce qui est vraiment arrivé ? Je « crois » que c’est arrivé de cette façon, mais rien n’est là pour confirmer ce croire-là. C’est ma confiance en la parole écrite du gouverneur Bradford ( 1620) , et dans les savoirs de tous ceux qui ont traqué trois siècles d’histoire pour remonter aux sources, c’est cela seul qui fait que j’imagine savoir l’aventure des pèlerins. C’est une foi comme une autre. C’est une croyance.

Le croire et le savoir se confondent. Il ne sont donc pas toujours en dualité ni en opposition. A nous de les rendre amis.